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Nouveau : les grands tourments, série les exilés de l'Arcange

couverture les grands tourmentsLes Grands Tourments - Série les Exilés de L'Arcange -  Auteur Michel Zordan -  ISBN 978-2-9532863-3-5
En sa voir plus sur www.unauteur.com

 

Chapitre premier – Ma lettre à Séverine

 

Extrait - Fin 1929, pour échapper à la vindicte d’un fasciste fanatique papa décide de notre exil en France. Le 3 février 1930, la famille Montazini, Émilio, mon papa, Mariéta ma grande sœur et moi Sylvio arrivons en Gascogne, dans le Gers. C’est au château Tourne Pique, dans la bourgade de Floréal que nous posons nos valises. À peine quatre mois plus tard, le capitaine Aristide Clément Autun, propriétaire du château, propose à papa d’acheter la ferme de L’Arcange. Délaissée depuis plusieurs années, ses terres sont réduites à l’état de friches, mais cela nous est complètement égal. Nous sommes les plus heureux au monde, nous avons  enfin une maison bien à nous et l’important est là… En septembre 1933, le père Guillaume, un religieux de l’abbaye de Flaran, nous apprit l’origine du nom de L’Arcange.

 

Âgée de 15 ans, Mariéta poursuit ses études au Lycée Henri IV à Paris. Depuis septembre 1932, elle tient compagnie à une pétillante vieille dame, Edmonde de Barsac. Cette Dame affectueusement surnommée par papa, la Dame en Blanc a fait irruption dans notre vie dans des circonstances assez extraordinaires. C’était vers la fin de l’été 1931, en remontant vers un passé riche en évènements ayant une fois de plus poussé la France dans le tumulte.

Papa travaille en alternance au château Tourne Pique et sur notre ferme de L’Arcange. 

 

Je suis né comme ma sœur Mariéta et mon papa Émilio  en Italie, dans la région des Abruzzes. Mon anniversaire c’est pour bientôt, le 12 janvier prochain je fêterai mes 12 ans. Depuis octobre dernier, j’étudie au  lycée Bossuet  de Condom.  

 

Notre installation dans la ferme de L’Arcange six mois seulement après notre arrivée en France n’a pas manqué de susciter haine, hostilités et jalousies parmi certains habitants de Floréal. Et pour ne rien arranger, notre passé nous rattrapa et bonheur alterna singulièrement avec malheur. 

 

Début septembre 1932, le hasard ou le destin ou autre chose nous mêla une fois de plus à un drame horrible survenu dans le bourg de Floréal. C’est à cette époque que je rencontrai Amandine Sentenal.  Nièce de madame Éliette, l’épouse du capitaine Aristide Clément Autun, la blondinette venue passer quelques mois au château pour se refaire une santé y resta jusqu’en septembre 1933. Pendant toute une année, nous ne nous sommes pratiquement pas quittés et le jour de la séparation fut très éprouvant. Maintenant, nous nous écrivons et nous nous rencontrons régulièrement. Petit à petit, notre amitié s’est transformée en des sentiments plus profonds.

 

Hier avec papa nous fêtions le 1er de l’an 1934 chez madame Éliette, au château Tourne Pique. Nous y avons retrouvé Amandine et ses parents. Ils sont repartis ce matin. En début d’après-midi je décidai de faire un saut à la Rondouillère, pour souhaiter la bonne année à mon amie Séverine Jacquard. Jamais je n’avais trahi son secret, même Amandine n’était pas au courant, seuls papa et moi savions. Je m’étais maintenant presque sorti de l’idée qu’elle pouvait être une espionne à la solde des nazis ou des fascistes, presque…

 

La dame mystérieuse me proposa une balade dans sa magnifique Bugatti. Je la sentais très excitée, presque euphorique. C’est là qu’elle m’apprit que l’un de ses amis avait rencontré aux États-Unis un célèbre chirurgien. Selon lui, ce spécialiste en greffes de peau devait pouvoir, en partie du moins, réparer les dégâts occasionnés par l’accident dont elle avait été victime.

 

– Vous n’allez plus revenir ici ? Vous allez vendre la Rondouillère ?

 

– Non, bien sûr que non. De toute façon, mon ami m’a bien précisé que ce procédé était encore très expérimental. Je ne crois pas au miracle, mon visage ne sera jamais plus comme avant. J’espère juste pouvoir me regarder dans un miroir. Et puis Gaspard reste ici, pour surveiller et entretenir la maison, tu pourras venir lui rendre visite. Je te promets de t’écrire, par contre, je ne te donnerai pas mon adresse en Amérique !

Séverine Jacquard partit début février. La première lettre que je reçus d’elle était pleine d’espoir, peut-être même trop. La seconde, juste quelques jours après avoir subi la deuxième intervention. C’était un mélange de désillusion et de désespoir. Mon impression était que la dame mystérieuse avait trop cru au miracle et que sa confiance commençait à lui faire défaut.

 

Sans attendre, je décidai de lui répondre et de rendre une visite au gardien. Je comptais sur lui pour transmettre ma correspondance à mon amie. 

 

– Monsieur Gaspard, je sais que vous pouvez la joindre, je lui ai écrit une lettre, vous pouvez et vous devez la lui transmettre. Il en va de la vie de notre amie. Parce que Séverine Jacquard est aussi votre amie et que cette amie va faire une bêtise.

 

Je n’eus pas à insister vraiment et cela me conforta dans l’idée que Gaspard avait lui aussi reçu des nouvelles inquiétantes.

 

– D’accord petit, tu as peut-être raison, sa dernière lettre me semble bizarre. Elle a même écrit que si tu venais me rendre visite, je pouvais te faire entrer dans son bureau. Même moi, je n’y suis jamais entré sans qu’elle ne soit là ! Donne-moi cette lettre, je verrai ce que je peux faire !

 

– Puisque c’est elle qui le demande, pourriez-vous m’accompagner dans son bureau ? J’aimerais bien le visiter, pour essayer de comprendre certaines choses!

 

Gaspard hésita quelques secondes, puis il finit par m’ouvrir la porte et me laissa seul.

 

À peine entré, je remarquai les dizaines et les dizaines d’illustrations ornant les murs. Scènes de la vie ordinaire, marchés, maisons, clochers, paysages champêtres, tous tracés au crayon noir. Sur son bureau, les piles de dessins étaient entassées ça et là.  

 

Voilà à quoi la dame mystérieuse passait son temps, voilà pourquoi nous l’avions aperçue un peu partout, semblant nous épier. 

 

J’en pris une poignée, les feuilletai et retrouvai sans peine des lieux, des situations et des personnages que je reconnus parfaitement : Hercule sur le camion le jour même de son arrivée ; Félix, sa sœur Lucette, Amandine et moi, au bord du ruisseau en train de pêcher ;  L’Arcange avec le commandant Estrada et les insurgés ; l’incendie de l’atelier du tracteur ; Hercule II faisant tourner la batteuse ; Amandine et moi pédalant sur la route de Floréal ; le duel des titans ; l’église Saint-Laurent de Floréal ; l’école et les instituteurs, monsieur et madame Sourtis ; le moulin et les pêcheurs ; papa sur le tracteur ; la cathédrale St-Pierre de Condom ; le père Grégorio sur sa moto ; la fouine et sa blonde platine dans la décapotable ; madame Éliette dans sa Delage, etc. Et il y en avait des dizaines et des dizaines d’autres. Il y avait même la fouine aux prises avec Le Goinfre. Séverine Jacquard assistait donc aussi au spectacle.

Jamais, à ma connaissance, cette dame n’avait été aperçue avec un chevalet, ou même un crayon. Elle devait, à l’instar d’un appareil photo, graver les scènes dans sa mémoire, pour les restituer ensuite sur le papier. Le travail accompli était prodigieux, stupéfiant.

 

Je remarquai une pile de feuilles, soigneusement rangées dans un tiroir laissé entrouvert. J’osai et découvris un autre talent caché de la dame mystérieuse, une ligne de vêtement : croquis, esquisses, ébauches, estampes, plus d’une cinquantaine de planches étaient rangées là. Sur certaines, ma blondinette et moi servions même de modèle. 

 

Après trois à quatre minutes, Gaspard refit son apparition.

 

– Vous pourriez me redonner la lettre, s’il vous plait ? J’ai oublié de noter un détail important !

 

J’empruntai aussitôt un porte-plume sur le bureau et complétai ma missive.

 

 

 Ma chère Séverine,

 

J’ai bien reçu vos deux lettres qui prouvent que vous ne m’avez pas oublié et je vous en remercie. Je peux vous assurer que nos rencontres et tous les moments que nous avons passés ensemble resteront pour moi inoubliables et je sais qu’ils ne seront pas les derniers. C’est vrai qu’au début, vous me sembliez un peu mystérieuse et même plus. C’est vrai qu’à notre première rencontre j’avais un peu de mal à vous regarder en face. Mais très rapidement, ce n’est plus la simple image perceptible à mes yeux qui s’imposait à moi, c’est Séverine Jacquard, la femme extraordinaire, intelligente et pleine de courage. Un accident grave est toujours un drame et je sais que pour vous, le cauchemar a été permanent. Je sais aussi que parfois vous avez pensé que la bonne solution aurait été de périr dans l’accident.

 

Le milieu superficiel dans lequel vous avez évolué, celui qui vous a révélé, est un milieu où seule l’image extérieure compte. Et les rats qui vous poursuivent sans cesse, ceux qui ont motivé votre retraite à la Rondouillère le savent bien.  Vous pensez être prisonnière de ce milieu, vous pensez que votre vie, ce sont seulement ces images lisses et parfaites qui prévalent dans les défilés de mode, sous la lumière artificielle et trompeuse des projecteurs. Vous pensez que sans la notoriété des couvertures de papier glacé votre existence n’a plus lieu d’être. Séverine, je peux vous affirmer que vous vous trompez. Prenez de la distance, ce que vous pensez voir ne sont que les formes un peu diffuses que l’on distingue lorsque nos yeux sont trop près d’un tableau. Prenez du recul et vous verrez, tout deviendra plus clair, plus évident.

 

Avez-vous déjà réfléchi à l’extraordinaire hasard, aux  circonstances qui ont fait que vous, Séverine Jacquard, soyez née dans un pays fantastique, la France, dans une famille qui vous a chérie, avec une santé de fer, un physique, une spontanéité et une intelligence hors du commun ?

 

Mais, avez-vous déjà réfléchi aux millions de personnes qui ont eu la chance de naitre ou qui vont avoir cette chance, mais qui n’ont pas eu tout ou n’auront pas tout ce qui fait que la vie puisse être agréable ou même seulement vivable ? 

 

Pensez-vous vraiment que votre accident, si grave soit-il,  puisse remettre en cause votre existence ? Ma chère amie, pensez-vous vraiment que votre vie ne vaut que par votre image sur les magazines et les contours parfaits de votre visage ? 

 

Séverine, le miroir n’est qu’un leurre, il est très coutumier des mensonges, ne vous y laissez pas prendre. 

 

Dans votre dernier courrier, vous dites qu’après deux interventions, les résultats ne sont pas à la hauteur de vos espérances. Vous dites également que le chirurgien vous paraît moins enthousiaste, moins certain de lui. Vous dites aussi qu’une troisième tentative de greffe est risquée et ne pourra de toute façon  être que la dernière envisageable.

Séverine, vous avez toute la vie devant vous, il est temps de vous accepter telle que vous êtes aujourd’hui. Vous devez affronter la réalité. Quoi que vous puissiez entendre ici ou là, le reflet de votre image est bien moins important que le rayonnement de votre intelligence, il dure surtout moins longtemps. La nature vous a gâtée, mais ne gâchez pas tout seulement parce que l’un des cadeaux s’est brisé un peu trop vite. Mettez toute votre énergie à construire autre chose qu’une simple vitrine, quelque chose qui ne fera appel qu’à votre détermination, quelque chose de durable, que vous pourrez mieux maîtriser, avec de solides fondations, quelque chose qui n’existe pas que par la ligne parfaite des façades. 

 

Séverine, je sais que je ne me suis pas trompé sur vous.  Revenez en France, votre prochain combat est ici et je sais que vous le gagnerez.  

 

Bien affectueusement.

Votre ami, Sylvio Montazini

 

PS : Gaspard vient de me faire découvrir un fabuleux et inestimable trésor. Vous avez vraiment beaucoup de talent, ne gâchez pas tout pour quelques petits détails très superficiels.

 

 

Quelques jours plus tard, je remarquai que la Rondouillère était fermée, Gaspard avait disparu.

 

Le début de l’année 1934 se passa au rythme gascon, sans nuages, les travaux des champs rythmant les mois, aussi sûrement que les saisons. Il nous semblait bien maintenant que tous nos tourments étaient très loin derrière.

 

Je ne reçus la réponse de Séverine Jacquard que le 17 juillet. Très courte, la missive était accompagnée de deux magazines : « L’Officiel de la Mode » et « Mode Pratique ». 

 

Mon cher Sylvio,

Mon combat est déjà commencé, tu pourras en voir les débuts sur les deux revues que je me suis permis de joindre à ce courrier. Beaucoup de travail m’attend ici à Paris, ainsi qu’à Londres, et New-York et je ne reviendrai pas tout de suite à la Rondouillère. Mais, ne serait-ce que pour te revoir, j’y retournerai. Jamais je ne te remercierai assez, tu seras toujours mon ami.  

 

Ta Séverine

PS : Ci-après mon adresse à Paris. Lorsque tu rendras visite à ta sœur Mariéta, n’hésite surtout pas à venir me voir.

 

J’enfourchai mon vélo et partis aussitôt rejoindre Amandine arrivée trois jours plus tôt au château.

 

– Regarde, regarde, elle ne m’a pas oublié !

 

Ma blondinette semblait assez étonnée, je saisis même en elle une petite pointe de jalousie. 

– Je ne t’ai jamais posé de questions sur cette femme, mais maintenant tu pourrais m’expliquer ?

 

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Littérature - L'auteur présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.