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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

23 Jan

Un exil plus loin

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #les exilés de l'arcange

exil en terres australes1-copie-1Extrait : 

Durant le mois d’octobre le mauvais temps avait quelque peu perturbé les vendanges. Il restait encore quelques grappes à cueillir. Le lendemain panier en main, je me joignis aux vendangeurs, Baptiste m’accompagna.   Cette année j’aurai eu le privilège de participer aux vendanges dans les deux hémisphères. Dans les rangs de vigne, la boue collait désespérément aux chaussures.  Pourtant mon fils me suivi pas à pas, toute la journée. Il était prévu qu’il reste à L’Arcange un mois durant.

 

 

Papa me fit découvrir les nouvelles acquisitions du château Tourne Pique : deux Farmall vignerons rouge et  une nouvelle sulfateuse  Castaing et fils de Bordeaux.

 

 

  Pour chausser, déchausser, même pour décavaillonner c’est un plaisir, et pour sulfater n’en parlons même pas. Le seul hic, c’est que nous avons besoin de moins de main d’œuvre.  Une usine de bouchon vient d’ouvrir à Lavardac, ça compense un peu.

 

 

Le procès des deux italiens, Alfiero Clemente et Celio Lanfranco assassins présumés d’Amandine, commença le jeudi dix huit novembre à Auch. L’enquête menée en France et en Italie n’avait pas réellement progressée. Les deux hommes refusaient catégoriquement d’expliquer leur geste. Plusieurs questions revenaient sans cesse : qui était le commanditaire du meurtre ? Ce crime avait-il un lien avec l’affaire Dolorès Ollano en Biscaye ? Si oui, pourquoi avoir recruté des tueurs italiens ?

 

 

J’appréhendais un peu ce premier jour. Mariéta et moi, nous nous étions installés aux côtés du général Clément Autun et de son épouse Eliette.  Charles et Mathilde Sentenal les parents d’Amandine nous rejoignirent au premier rang. Papa était tout au bout de la rangée, près de l’allée centrale. Lorsque les deux accusés, Alfiero Clemente et Celio Lanfranco  furent introduits dans la salle du tribunal, papa se leva,  puis se rassit aussitôt. Je le sentais très nerveux. Les identités des  accusés  furent dévoilées, le procureur général exposa les faits et les charges qui pesaient sur eux. Il avait été établi que Celio Lanfranco tenait la Thompson, alors qu’Alfiero Clemente conduisait la Fiat. Lorsque le juge commença à interroger Celio Lanfranco par l’intermédiaire du traducteur, l’individu fit semblant de ne pas comprendre.  Le juge répéta sa question, l’homme continua à faire semblant de ne pas comprendre.  Le juge réitéra sa question pour la troisième fois, même réaction de Celio Lanfranco, avec cette fois un petit sourire narquois en prime. Papa, qui lui avait parfaitement compris,  se leva et interpela le juge.

 

 

 

  Cet  assassin joue la comédie monsieur le juge, la traduction est parfaite.

 

 

 

– Monsieur Montazini, vous n’êtes pas autorisé à vous exprimer.  Veuillez vous asseoir immédiatement !

 

 

 

S’en suivi une agitation dans la salle, je me retournai pour jeter un œil. Lorsque mes yeux se portèrent à nouveau devant moi, je constatai que papa n’était plus assis en bout de rangée. Il s’était levé et rapproché de l’accusé. Sourire railleur aux lèvres,  Celio Lanfranco le toisa. 

 

 

 

  Vecchio pazzo!

 

 

 

Canne dans sa main droite, bizarrement très calme,  papa se rapprocha encore. L’homme le toisa et éclata de rire. L’action se déroula en seulement quelques secondes et surprit même les gardes.  

 

 

 

Teppista, bastardo, sporcizia, tu vas crever salopard!

 

 

 

Mon père prononça les derniers mots en français. Ensuite il leva rapidement la canne, s’aidant de la main gauche pour la pointer vers la tête de Celio Lanfranco. Je compris avant même que la détonation ne retentisse, mais il était trop tard. Un très bref instant le visage de Celio Lanfranco exprima l’incompréhension, puis foudroyé, il s’écroula au sol, une balle de 14 mm en plein front.  Papa se retourna vers moi, me fixa, comme pour dire « mission accomplie petit, ta blondinette est vengé.»  Toute la salle était sous le choc, même le juge ne semblait pas réaliser ce qui se passait. 

 

 

 

Papa se rendit sans résistance,  sa belle canne était en réalité une canne fusil. Le bois d’acajou du bâton dissimulait un canon de 14mm.  Il n’avait eu qu’à retirer discrètement le bouchon de caoutchouc qui protégeait l’extrémité et à tourner d’un quart de tour la poignée de métal sculpté, pour libérer la détente. En s’approchant assez près de l’accusé, il était certain de l’abattre sur le coup. Toute la famille, tous les amis  étaient médusés.   Je m’en voulais de ne pas avoir compris avant, je m’en voulais surtout de ne pas avoir eu le courage de faire ce que lui avait fait.  Dans les heures qui suivirent cette affaire faisait déjà les gros titres des quotidiens. Au début,  les Unes étaient partagées, entre indignation,  et courage. Dans le même temps, l’opinion publique se fit entendre. La fin de la guerre n’était pas loin, à peine trois années. Et l’esprit d’une « certaine justice », plutôt expéditive, associée « à règlements de compte » était encore très présente parmi les français. Rapidement la Nation entière fut en émoie, et tous les journaux se rallièrent.  Pouvait-ont maintenir en prison un homme valeureux et fier,  qui avait eu le courage d’abattre un misérable tueur venu tout exprès d’Italie dans le seul but d’assassiner une jeune fille,  le jour de son mariage. Tout ce qui s’était passé un an plus tôt,  le 6 septembre 1947, refit surface, des comités de soutien se créèrent. Les élections sénatoriales venaient de s’achever, les cantonales approchaient et certains politiques montèrent au créneau.  Le fait que cette jeune fille soit la nièce d’un général et la fiancée d’un résistant de la première heure, tous deux ayant rejoints la France Libre à Londres accentua encore les pressions sur la justice. Les journalistes ne s’inquiétèrent pas trop de savoir comment papa avait pu pénétrer dans le tribunal avec une arme.  Ni même de savoir s’il y avait eu préméditation, l’heure n’était plus à ce genre de détails.  

 

 

En quelques jours toute notre histoire depuis notre arrivée en Gascogne en février 1930 fut étalée dans les pages des journaux et  à la radio. Chaque jour un peu plus romancée, à la façon d’un feuilleton que certains quotidiens intitulèrent « la famille persécutée.» Tous les articles écrits par Rudolph Têtard, alias la fouine qui à l’époque avait fait les Unes du Journal Le Dépendant de Paris refirent surface. On reparla de l’enlèvement de Baptiste. De la tentative de meurtre et de la grave blessure de Sonia. Toute cette sordide affaire orchestrée par Dolorès Ollano Ortega, déjà condamnée en France pour plusieurs meurtres et pour l’enlèvement de papa dans les premiers mois de la guerre civile. Les journalistes s’interrogèrent sur la libération inexpliquée de cette meurtrière par notre gouvernement en 37. Mais  également sur les motifs qui avaient poussés deux Italiens de Naples à venir en France assassiner ma fiancée, le jour même de notre mariage.  Qui étaient les véritables protagonistes de cette abomination ?  Était-ce l’œuvre des fascistes ou des nationalistes espagnols ?  Des relents de rumeurs sordides, se mêlèrent à d’autres rumeurs, dont certaines n’étaient peut-être pas très loin de la vérité. Il y avait aussi la lettre des Dayan qui se retrouva, sans trop savoir comment dans les premières pages des journaux. La famille,  réfugiée à New-York plaidait en faveur de papa. Albert Dayan expliquait comment cet homme les avait sauvés d’une mort certaine en venant les délivrer en plein Paris occupé, quelques jours seulement après la rafle du Vel d’Hiv. II raconta avec force de détail, la rocambolesque « évasion » imaginé par papa, après que Julien les avait recueillis. Leur « départ » au nez et à la barbe des nazis,  cachés dans des malles.  L’intervention de mon commando de résistants après Orléans, puis leur départ vers l’Espagne, tout y était.  Des voisins racontèrent également comment papa, les avaient sauvés lorsqu’une colonne d’allemands les avait pris en otage, lors d’un dépiquage à L’Arcange. Dix jours plus tard, grâce au soutien populaire sans faille, aux journaux, à la radio  et à l’intervention  de nombreux amis, papa était remis en liberté. À peine de retour à L’Arcange, il demanda à nous parler en tête à tête, Mariéta et moi.

 

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