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Michel ZORDAN présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.

19 Jun

Les cahiers de mon père...

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest

montagne-arradoy-8.jpgBaptiste Montazini  raconte  les cahiers de mon père - 4

Ma vie dans la montagne Arradoy coule sereinement, à l’image d’une petite rivière qui profite de tous les instants. Les moments que j’affectionne le plus sont ces journées passées tout en haut dans les estives à garder les brebis avec Réglisse. Réglisse est un très bon chien de berger et ça me laisse le temps de lire, de lire le journal que papa m’a confié lors de son dernier séjour à L’Arcange. Dans ce journal composé d’une multitude de cahiers d’écolier, il raconte sa vie et celle de la famille Montazini, depuis son arrivée en France le 2 février 1930…

 

Les raisons de l'exil, suite 4 : À plusieurs reprises, alors que j’entrais dans la boutique du boulanger ou d’un autre commerçant de Floréal, des conversations avaient été subitement et maladroitement interrompues. Même si je n’étais âgé que de huit ans, j’avais très bien compris que notre famille était la cible de ces médisants.

 

Lorsque papa décida d’acheter la ferme de L’Arcange, Mariéta et moi fûmes les plus heureux au monde. Cette ferme, délaissée depuis plusieurs années, disposait de terres réduites à l’état de friches, mais cela nous était complètement égal. Nous aurions enfin une maison bien à nous, et l’important était là. Certaines personnes de Floréal, jusque-là pas toujours très compatissantes à notre égard, avaient laissé entendre que papa était très courageux d’entreprendre un tel ouvrage, tout en continuant son travail au château. Leur attitude envers nous en avait même été modifiée. À leurs yeux, nous n’étions plus une simple famille d’immigrés venue chercher un peu de travail, mais une famille déterminée à vivre en France et faisant tout pour y parvenir. Pourtant, cette cession à des étrangers d’un petit bout de terre de Gascogne avait fait beaucoup de bruit. Les grincements de dents étaient remontés assez loin et assez haut. Pour certains, cet argent n’avait sûrement pas été gagné honnêtement. Comment des immigrés arrivés depuis peu pouvaient-ils disposer d’une somme suffisamment importante pour acheter une ferme en Gascogne ? Des étrangers avaient-ils le droit d’acquérir un bien en France ? N’était-il pas antipatriotique de la part d’un militaire de céder à des étrangers une petite part du fleuron national que constituait l’Armagnac ?

 

Rapidement et très fermement, le capitaine Aristide Clément Autun, propriétaire du château Tourne Pique, avait mis bon ordre à cette situation.

 

Situé en Gascogne, dans le Gers, à la limite du département de Lot-et-Garonne, le bourg de Floréal comptait mille quatre cent quatre-vingt-dix-sept âmes, jusqu’à l’arrivée de la famille Montazini, ma famille. Maintenant, il en compte mille cinq cents. Toute la région vit de l’agriculture, et plus encore de l’élaboration de l’armagnac, qui est l’une de ses principales ressources.

 

Entre le maître de chai du château Tourne Pique et moi, le courant passa tout de suite. Alphonse Diodin était une encyclopédie vivante. Assez maigre et très grand, l’homme arborait une longue moustache, très fine. Il ne se séparait jamais de son grand béret noir gascon. Le maître de chai boitait légèrement de la jambe gauche, séquelle d’une rencontre un peu rugueuse avec un fût de blanche. Plusieurs fois par jour, il défaisait et remettait en place sa longue ceinture noire de flanelle, qui enserrait ses reins. Ayant perdu sa femme très jeune, sa seule passion était l’Armagnac Ténarèze. Je n’étais âgé que d’un peu plus de huit ans, et pourtant, il s’adressait à moi comme il l’aurait fait avec une grande personne. Je dois préciser que, avec certaines grandes personnes, il ne faisait pas preuve de beaucoup d’indulgence ni même de beaucoup de patience. C’est lui qui m’a tout expliqué sur l’armagnac.

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