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17 Jul

L'héritière aux deux royaumes

Publié par Michel Zordan  - Catégories :  #Un auteur du Sud Ouest, #Michel Zordan, #L'héritière aux deux royaumes

Je tenais dans les mains cette relique venue d’un autre siècle. Un modeste et aujourd’hui bien inoffensif fusil de guerre à silex. Sûrement une fabrication anglaise du milieu du XVIIIe. Durant presque quarante ans, d’affectation en affectation, elle me suivait, jamais je n’avais pu m’en séparer. À Plusieurs reprises, j’aurais pu la céder à un prix intéressant, mais quelque chose de fort, de très fort même, m’en avait dissuadé. Notre histoire ensemble allait pourtant se terminer. Encore un clic ou deux et ce valeureux bout de ferraille se retrouverait sur le site de vente aux enchères.

Avec Nelly, nous réentretenions des relations suivies depuis plus de six mois. Nous nous étions régulièrement revus et mutuellement testés. Je m’étais de nouveau laissé subjuguer par ses yeux noisette, ses formes suggestives, sa bonne humeur et… ce qui ne gâchait rien par ses talents culinaires. Normal que je lui propose de venir vivre chez moi à Fronton. Mon amie approchait de la cinquantaine, moi je supportais parfaitement mes soixante et un ans. Notre rencontre, par hasard ou presque, à l’ambassade de France à Washington, dans les années… Mariée à un diplomate français bien plus âgé qu’elle, je la suivais, sans la suivre à Berlin. Suite à un quiproquo, nous nous perdîmes de vue pendant plus de quinze ans. Puis nous nous recroisâmes par hasard à Paris. C’était quelques mois avant que ne sonne l’heure de ma retraite. Mariée, puis veuve, puis remariée, puis divorcée, Nelly habitait maintenant Nice.

Mais en réalité, je crois que ce qui m’avait décidé à l’inviter venir vivre chez moi, c’était l’angoisse de finir ma vie seul.

Dans un premier temps, Nelly exulta, mais très rapidement, l’hésitation la gagna. Elle trouva comme prétexte ses deux expériences échouées. Elle souhaitait encore un peu de temps pour réfléchir. Je crois que la raison était toute autre. J’habitais à trente kilomètres de Toulouse, dans une grande maison héritée de mes parents, au milieu de la campagne. Et l’idée de se retrouver loin de la Méditerranée ne comblait pas véritablement Nelly. La piscine, ce n’était pas tout à fait la mer. Elle savait que de toute façon, je n’irai pas vivre à Nice.

Le 2 décembre, revirement de situation : Nelly me fit comprendre qu’elle ne serait pas contre une vie à deux, chez moi, à Fronton.

Tout n’était pas gagné, j’avais vécu en célibataire toute ma vie durant, et je devais absolument raboter certains angles.

Cette arme complètement inoffensive faisait partie des angles à raboter. Je souhaitais qu’elle ne soit plus à la maison lorsque Nelly arriverait. À un moment ou à un autre j’aurais été obligé de lui raconter notre histoire. J’aurais été obligé de lui raconter pourquoi durant presque quarante années, bien qu'ayant déménagé à de très nombreuses reprises, j’avais tenu à garder cette relique à mes côtés. Je m’en sentais incapable, incapable de lui raconter ce que ce bout de ferraille représentait exactement pour moi. Ou peut-être que je ne tenais pas à lui raconter, souhaitant jalousement garder au fond de moi ces souvenirs qui, il y a bien longtemps, avaient illuminé ma jeune vie.

Les acheteurs ne se firent pas attendre, déjà une offre couvrait largement le prix indiquée dans l’annonce. J’aurais dû proposer un prix supérieur, mais bon, l’affaire était faite, je n’avais plus qu’à attendre le paiement de mon acheteur. Lorsque j’ouvris son dernier email, je pensai tout de suite à une boutade : – cher monsieur, avant de m’expédier l’arme pourriez-vous vérifier si celle-ci n’est pas encore chargée ?

En quelques mots, celui-ci m’expliquait qu’il arrivait fréquemment de retrouver des armes de cette époque avec leur chargement dans le canon. Après consultation de plusieurs sites spécialisés, je compris que mon acheteur ne plaisantait pas. Pour m’assurer que l’arme ne représentait plus aucun danger, je devais simplement à l’aide de la baguette mesurer l’intérieur du canon, puis reporter cette mesure à l’extérieur. Je répétai l’opération à trois reprises, et constatai une différence de dix-sept centimètres.

L’arme n’était peut-être plus chargée, mais un corps assez compact recouvert de papier obstruait le canon.

Avec du fil de fer, je fixai la vrille d’un vieux tire-bouchon à l’extrémité de la baguette et l’enfonçai dans le canon. Après quelques efforts, je réussis à extraire quelques fragments de papier. Je tentai un nouvel essai, retournai le canon vers le bas et le tapotai légèrement sur le sol. Le bruit que j’entendis me fit penser à une charge de caillou qui dégringolait. Je ne m’étais pas trompé, il s’agissait effectivement de cailloux, mais pas vraiment ordinaires. Avec stupeur, je découvris sur le carrelage un petit tas de pierres aux couleurs multicolores : blanc, bleu, vert, jaune et rose. Abasourdi par ma découverte, je posai le fusil sur la table, et m’agenouillai pour récupérer la trouvaille. J’avais dans la main ce qui semblait être une trentaine de diamants bruts, plus ou moins gros. Je repris l’arme, et tapotai de nouveau le canon au sol : celui-ci semblait maintenant vide. Une fois de plus je testai l’intérieur avec ma baguette. La mesure m’indiqua qu’il subsistait encore quelque chose, tout au fond, près de la lumière.

Une fois de plus j’engageai la baguette munie de la vrille dans l’âme du canon. J’insistai un peu, mais en prenant toutefois la précaution de tenir ma tête en dehors de la trajectoire : si le corps qui subsistait dans le fond était la charge de poudre noire, une simple étincelle pouvait l’enflammer et la faire exploser. Mon outil resta coincé, mais j’insistai encore. Je retournai l’arme, et tapotai maintenant nerveusement la baguette sur le sol. D’abord légèrement, ensuite avec plus de vigueur. Une forte odeur me fit comprendre que l’explosion était imminente et j’eus le réflexe de détourner le canon. Et l’explosion se produisit, heureusement qu’il s’agissait de poudre noire, sûrement un peu humide. La baguette valdingua sur le côté, pour le reste le mur servit de cible. La pièce fut aussitôt envahie par la fumée. En m’approchant du mur, je constatai un trou d’une quinzaine de millimètres de diamètre. La charge ne s’était enfoncée que très peu et je pus facilement retirer le projectile. Il s’agissait d’un autre diamant, assez gros et d'un noir très intense. Depuis la découverte des premières pierres, je n’avais pas véritablement refait surface, mes gestes s’enchaînaient, guidés par je ne sais trop quoi. Je n’arrivais pas à réaliser que je venais de découvrir un petit trésor, qui m’avait suivi durant plus de quarante ans. Sans ce client méticuleux et prudent me demandant de vérifier l’arme, c’est sûrement lui qui aurait découvert le magot. Petit à petit, des questions commencèrent à prendre formes.

Qui avait caché ces pierres dans cette arme et pourquoi ?

Je me rappelais fort bien la personne qui m’avait offert cette relique. Mais était-ce elle qui y avait placé la précieuse charge ? 

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Littérature - L'auteur présente des extraits de ses romans. Il se laisse également aller à quelques réflexions sur l’actualité.